Le don

Un regard me suit. Aller là-bas comme si c’était naturel. Un chemin foulé depuis toujours. L’escalier craque. C’est une porte qui cède le passage aux rêveuses. Pourquoi et comment, c’est derrière nous à présent. Bravoure du trio conjugué au féminin, déjà nous sommes à l’intérieur. La matière nous pénètre plus que nous la pénétrons. Les murs très hauts, comme si l’appartement s’attendait à recevoir des géants, me surprennent. Je ne sais où aller, que voir. Les verres se brisent sur le plancher, par anticipation. Je me sens gauche, sans doute intimidée d’entrer dans autant de vies, si vite. Le monde se confond dans un temps arrêté. Ses doigts nerveux ont bandé de rouge et blanc ce qui ne sera que visible, impossible à posséder. Je ne sais que faire de ce corps. De ma maladresse qui se confronte à sa gêne. Tu marches en gémissant à l’intérieur, tu regardes ce qui est figé autour de toi, jamais plus tu ne pourras… Mais tu ne veux pas y songer, tu félicites ce masque de cacher ton embarra. Je te comprends. L’écho des fêlures dans le bois. Ici, la veine est encore perceptible. Toutes les bouteilles desséchées ont fini de s’impatienter. Je crois que j’ai vu l’exacte réplique de ceci quelque part.

Que veux tu savoir ? Des détails ? Et puis quoi encore ? Imagine-toi un collectionneur fou. Ou un poète farceur. Et le souvenir d’une femme en fragments. Il y a, ici et là, des tas de possibles. On pourrait récupérer ce meuble pour en faire une maison miniature. Mais tu n’y connais rien en mobilier, alors je vais lier pour toi les figures à des gestes qui risquent de te plaire. Voilà un visage gras qui se distord. Des livres, des papiers éparpillés ici et là, tentant peut-être d’empêcher les courants d’air qui filent entre nos jambes. Tous ces livres m’intriguent. J’aimerais bien être tranquille, pressez-vous, me souffle le fils par-dessus mon épaule, un libraire arrive… La feutrine pleure dans le lavabo. Bouddha converse avec figurine inconnue. La poupée placide prend des paris avec l’ange. Une autre poupée couleur d’argent pose en croissant de lune. La peinture s’écaille. Cruel éléphant qui se mouche dans les fleurs séchées. Si poison il y a, je sais où il se trouve, je préfère ne rien dire, l’odeur m’est montée à la tête. Je titube. Je m’abandonne au vertige qui me prend quand je regarde les coquillages en tourbillon. Des cœurs sacrés en couronne au-dessus de la glace. J’avance, mon reflet me perturbe, je trouve la voie.

C’est étrange, de faire fi de ce que l’on nous répète. J’avance, écartant de ma volonté les mots accrochés dans un ordre invisible. Hantée par les ombres, je sursaute à chacune de leur parole qui entre en moi. Mon cœur bat fort. Tant d’énigmes. Cette boite, replies de petites fiches bristol. Sur les fiches, noms, situations, lieux de vie. Cela m’évoque un drame. Vers quelles courses se dirigent les chevaux furieux ? Quelles guerres ont été menées ici ? Pas de soldats de plombs, mais des choses en plastique dont les couleurs délavées m’évoquent des combats familiers. Des endroits perdus. Images que nous ne reverrons nulle part ailleurs, mots qui n’ont pas été dit. Qui ne pourront plus l’être. Poses des mains qui veulent dire bien des choses, mais nous n’avons pas le temps de les décrypter. Et les miennes sont devenues noires d’avoir effleuré le passé. Peut-être, si mon regard était plus clément, alors… La lumière passe enfin. Comme d’autant de capsules temporelles qui prennent la poussière, les pots de verre ne peuvent briller dans l’ensemble. Je dessine du bout de mon doigt un mot que personne ne prendra la peine de décrypter sur le barreau de l’échelle. Je ne peux m’en empêcher. J’ai cru en la lumière, l’obscurité bientôt va me rattraper.

La cuisine est un trou noir qui va me tenir longtemps fascinée, la maison me semble vide, la rumeur ne tente plus mes oreilles, déjà mon corps se sent projeté sur la toile noire. Tâche immense, peut-être, en m’approchant un peu plus, peut-être pourrais-je y entrer… Qu’est-ce que cela ? Je te reconnais. Je tends ma main vers la silhouette noire, petit ramoneur – Britten résonne -. Je prends une de tes boucles dans ma main, elle s’effrite en poussière au creux de ma main, sans doute suis-je en train de rêver en plein jour. Mais les hommes sont de retour, ils me convoquent, ils vont me briser. Il commence à me courir celui-là, à m’interdire des ouvrages pour quelques prétextes qui me dépassent. Je lui réplique sèchement que je ne vais pas pleurer. Il se croit méchant, ah ! C’est encore un honneur, monsieur, d’être le méchant. Vous, vous n’êtes rien dans ce monde dont vous ne soupçonnez pas le quart de sa puissance. Je pardonne au fils, de justesse, et je me tais. Le fils surprend mon regard sur le lieu où il a vécu l’impossible, et il murmure, comme s’il s’en étonnait encore, que c’est trop, n’est-ce pas ? Ma voix se perd dans la négative. J’ignore pourquoi, envie de le rassurer. La fille balaye de son tutoiement l’émotion qui nous gagne.

Il essaye en vain de faire fonctionner une radio, il y arrivera quelques minutes seulement après notre départ. Ici, abaisser les aiguilles, juste un peu, faire une moustache à l’horloge qui, de toute façon, est terriblement laide. « Fragile » dit le rectangle, mais ce qui est fragile, ce n’est pas le pochoir, c’est tout un monde voué à disparaître. La mort joue avec un Winchester, ou autre chose, je brode, qu’attends-tu de moi ? Que je te raconte un voyage où mon esprit est resté ? La maison pèse dans ma poche. Ce ne sont pas des impressions. J’ai traversé leurs existences et j’ai la prétention d’en porter les marques. Le fils ignore la règle du jeu, les pièces comme des palais où les objets sont des rois déchus. La fille porte son prénom d’héroïne en défi envers la démesure paternelle. Imprégnée, je transpire dans la cour que tu photographie. La tête dans du coton, j’avance à pas ralentis, c’est une étrange base lunaire située passage du désir. Un désert parisien. Mes pupilles s’abiment des images que j’ai vues, et je vois le fauve familier. Gris-bleu-vert, on en revient à une palette de couleurs dures. Je me rappelle : les images, j’ai choisis, autrefois, de ne pas en être prisonnière. Je collectionne les dons de ce qui ne peut être une succession de hasards. Je retrouve mon regard. Comme toi, il s’est donné une immortalité.

Photographie de Caroline Diaz

Deux autres approches du même lieu, Passage du Désir, à Paris dans le 10ème arrondissement.

Les heures creuses : L’impossible inventaire
Liminaire : Des lieux et des souvenirs

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