Alice in Albion – VI

Episode 6 : Water Lily

J’ai eu une enfance baignée dans l’Albion.
Des images me traversent. Des boucles, souvent. Parfois, des variations. Une idée du lointain, il y a longtemps. Ou peut-être des jours à venir.

Un lampadaire sur le chemin. J’attend, je me tend en avant, jusqu’à m’en tordre le cou. J’attend que la lumière jaillisse dans le verre. A nos pieds, le quai englouti lentement. Comme elle est belle, cette veine, une source comme une force de vie ! Comme elle présage bien des catastrophes, il ne s’agirait pas de rester trop longtemps par ici. Des ruines trempées. Des portes grignotées par l’eau. J’attendais notre arrivée au port sans y croire. Peut-être étais-je faite écume que je ne me sentais nullement attirée par la dureté terrestre. Le train ne viendra pas nous prendre à l’arrêt. Quand il nous fallait prendre la voiture, je subissais les remous du voyage. La pluie cinglait les vitres comme pour nous punir de cette sortie audacieuse. Jour gris. Le manoir sombre reflété dans un plan d’eau plus sombre encore. J’attend Lily.

Une route à moitié saisie par la mer qui te mène vers ton ile. Aux dernières nouvelles du moins. Je n’ai jamais reçue de réponse à ma lettre. Ta cape bleue devient flou dans l’horizon. Je reste sur la plage. Mes souliers vernis en équilibre sur le sable humide. J’avance dans une lumière de nacre, voilà où m’a menée le chemin des écoliers. Len me raconte une succession de faits divers. Je ne retiens que peu de choses. Sa pipe à la bouche, ses doigts s’humidifient. Le papier vole dans l’air. Où est Lily ? Les mots bavent. Mares, rivières, lacs, de l’eau, de l’eau, de l’eau. Une mer comme on en voit dans les peintures s’était engouffrée dans l’église, et de là… Si tu voyais cela, tu en deviendrai folle, mais tu n’es déjà plus là, je n’ai aucune idée sur la façon dont je pourrai te joindre, je tapote l’eau, peut-être celle-ci est-elle meilleure messagère.

Elle est née pendant le premier mois. Susan, un petit visage triste qui paraissait toujours plein de larmes. Elle joue avec une grosse fleur dans la mare. Une mare pleine de feuilles et de brindilles. A elle je lui demande si elle a vu Lily, elle est plus perdue que si elle se réveillait de sa sieste, je la porte dans mes bras, on m’appelle, plus rien. Plus rien dans mes bras. La sensation de m’être oubliée. Ce n’est que de la pluie. Se frayer un chemin sous la pluie battante entre les linges qui pendent. J’arrive en ville par un détour que seuls les rêves permettent. Alors que je traverse Camden Town, je réalise l’impossibilité de mon existence. Je m’approche, il y a du mouvement par ici. Derrière les fenêtres encrassées, voir des femmes peindre des fleurs. Je voudrais bien les rejoindre, frapper contre les vitres. Impossible, je suis trop seule.

Sur la jetée je t’ai attendue longtemps ce matin. La pluie se mit à tomber. Lily ne pleure jamais, ce n’est pas dans sa nature comme elle me l’avait confié. Peut-être que l’on m’a dit cela à son propos. Ce n’est pas tout à fait la même chose. C’était peut-être une autre jetée. Un paysage marin. Une plage de solitude. Des indices bien vagues. Je ne saurai t’expliquer sa figure, ou même sa présence. Je me souviens seulement qu’il était là, tout près de moi. Il me racontait les contes des papillons, ces histoires confuses qui résonnaient avec plus d’une existence. Et Lily dans tout ça ? En un mot, elle s’était fait possédée par des fleurs. Tu sais, même en connaissant le langage des fleurs, je ne peux les combattre, je ne peux m’y allier, je n’y comprend goutte, je ferai mieux de l’oublier.

Elle a ouvert la fenêtre sur un bateau. Son foulard plaqué contre sa tête la rendait brune. Cramponnée à sa balançoire, elle a dans son regard le bateau de Samuel qui doit être loin sur la mer. Elle se balance jusqu’au ciel. Elle fait l’étude des nuages. Elle revient sur Terre seulement pour y chercher le céleste. Un oiseau a laissé l’empreinte de son corps sur la neige. On ne savait pas si c’était la fin de l’après-midi, ou le début de la soirée ; nous étions en hiver, sans repère fixe. Et elle prenait un bain chaud, unique plaisir de cette journée. C’était le conseil d’une pierre, d’un roc. Est-ce absurde ? Nous savons de quoi il en retourne, ou bien nous devons nous retourner la mémoire une bonne fois pour toutes. On s’imagine sirène dans la baignoire et on entend la pluie. Il pleut comme des perles sur un tambour.

Et puis est venu le printemps, sa saison préférée. Dans la fontaine, des fleurs. Se baigner dans la fontaine. Assise dans la barque, regard qui ne fuit pas, caresse des doigts sur l’eau. Sur la barque, ses cheveux de feu comme seule lanterne, elle glisse sur la rive. La poésie était sa façon d’accepter le monde. Être dans l’eau. Ton corps devient élément. Tu te traverses toi-même. Bientôt tu prendra le large. Pendant que tu vis tes petites aventures, je me morfond. Je ne sais ce que c’est de se relâcher complètement contre un autre. D’être pour un autre. Cela n’est ni possible, ni envisageable. Le parfum des fleurs me fait tourner la tête. Toi aussi, quand l’air est gorgé d’humidité et de pollen tu vois devant tes yeux valser ton enfance ? Toi aussi tu te caches derrière une pureté qui n’existe pas ? Je recrache le chlore en rêvant au sel de ta vie.

Elle n’aimera jamais les hommes, il le sait maintenant, il l’accepte. Il s’est fait une idée ; pour éviter le rejet, elle rejetait les autres. Ils ne savaient pas qu’ils avaient fait le même voyage. Ce sont retrouvés. Une mer brune. Au port, contre les poutres qui menaçaient de crouler, il s’est assis, allongeant ses jambes. Elle se recueillait à ses côtés. Alors elle pensa pour deux. Il nous faut façonner un pont où nous nous déverserons dans une mer agitée. Des vagues bleues, autonomes, mais chargées d’Erin. Des vagues pleines d’écume, venant lécher les côtes d’Albion, goûter à ces peaux imprudentes qui osent s’imaginer quelque droit de passage sur elles. Elle ferme les yeux. Elle se laisse aller à celle qu’elle a attendu. Ses battements de paupières, puis un ciel de perle. Lily ! Ton visage coule. Ton écume je l’accueille en moi.

Portrait de la jeune fille en feu – Céline Sciamma (2019)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s